LE PERE
LE VIEUX
UN LACHE (Ein Feigling)
L'IVROGNE (Der Säufer)
LA MAIN
M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas. Plusieurs femmes s'étaient levées pour s'approcher et demeuraient debout, l'oeil fixé sur la bouche rasée du magistrat d'où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l'avide et insatiable besoin d'épouvante qui hante leur ame, les torture comme une faim.
J'attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme d'une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l'Anglais. Mon chien me la rapporta; mais, prenant aussitôt le gibier, j'allai m'excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d'accepter l'oiseau mort.
Je m'approchai : c'était une main, une main d'homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d'un coup de hache,vers le milieu de l'avant-bras. Autour du poignet une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre malpropre, l'attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.
LE GUEUX (Der Vagabund)
A l'âge de quinze ans, il avait eu les deux jambes écrasées par une voiture sur la grand'-route de Varville. Depuis ce temps-là, il mendiait en se traînant le long des chemins, à travers les cours des fermes, balancé sur ses béquilles qui lui avaient fait remonter les épaules à la hauteur des oreilles. Sa tète semblait enfoncée entre deux montagnes.
Il ne répondait pas et s'éloignait, saisi d'une peur vague de l'inconnu, d'une peur de pauvre qui redoute confusément mille choses, les visages nouveaux, les injures, les regards soupçonneux des gens qui ne le connaissaient pas, et les gendarmes qui vont deux par deux sur les routes et qui le faisaient plonger, par instinct, dans les buissons ou derrière les tas de cailloux.
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— En route! dit le brigadier. Il marcha. Tout le personnel de la ferme le regardait partir. Les femmes lui montraient le poing ; les hommes ricanaient, l'injuriaient: on l'avait pris enfin ! Bon débarras.
Il s'éloigna entre ses deux gardiens. Il trouva l'énergie désespérée qu'il lui fallait pour se traîner encore jusqu'au soir, abruti, ne sachant seulement plus ce qui lui arrivait, trop effaré pour rien comprendre.
UN PARRICIDE (Ein Elternmörder)
Je la regardai fixement, puis je lui dis : « Vous êtes ma mère? Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus me voir. Lui, l'homme, mon père, la soutint dans ses bras et il me cria : « Mais vous êtes fou ! »
Je répondis : « Pas du tout. Je sais bien que vous êtes mes parents. On ne me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret; je ne vous en voudrai pas; je resterai ce que je suis, un menuisier. »
J'ai vu rouge, je ne sais plus, j'avais mon compas dans ma poche; je l'ai frappé, frappé tant que j'ai pu. Alors elle s'est mise à crier : « Au secours ! à l'assassin! » en m'arrachant la barbe. Il paraît que je l'ai tuée aussi. Est-ce que je sais, moi, ce que j'ai fait à ce moment- là?
Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jetés à 1a Seine, sans réfléchir. Voilà. — Maintenant, jugez-moi.
LE PETIT
Jean flaira, repoussa l'assiette et fit un « pouah » de dégoût. Céleste, devenue pâle, s'approcha brusquement et, saisissant la cuiller, l'enfonça de force, toute pleine, dans la bouche entr'ouverte de l'enfant. Il s'étrangla, toussa, éternua, cracha, et, hurlant, empoigna à pleine main son verre qu'il lança contre la bonne. Elle le reçut en plein ventre. Alors, exaspérée, elle prit sous son bras la tête du moutard, et commença à lui entonner coup sur coup des cuillerées de soupe dans le gosier.
Au bout d'une heure, elle revint, tout doucement, pour voir. Le petit, après avoir dévoré les gâteaux, le compotier de crème et celui des poires au sucre, mangeait maintenant le pot de confiture avec sa cuiller à potage.
Céleste, effarée, prépara son plateauet se mit en route, le coeur battant. Devant la porte elle s'arrêta, écouta. Rien ne remuait. Elle frappa; on ne répondit pas. Alors, rassemblant tout son courage, elle ouvrit, entra, puis, poussant un cri terrible, laissa choir le déjeuner qu'elle tenait aux mains. M. Lemonnier pendait au beau milieu de sa chambre, accroché par le coû à l'anneau du plafond. Il avait la langue tirée affreusement. La savate droite gisait, tombée à terre. La gauche était restée au pied. Une chaise renversée avait roulé jusqu'au lit.
LA
ROCHE AUX GUILLEMOÏS
Alors, tout à coup, il sembla confus, et rougit.
— Comment! vous ne savez pas ?... Mais... mais...il est sous la remise. Il est mort.
TOMBOUCTOU
Tout à coup un nègre énorme, vêtu de noir, ventru, chamarré de breloques sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle eût été cirée, passa devant eux avec un air de triomphe. Il riait aux passants, il riait aux vendeurs de journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à Paris entier. Il était si grand qu'il dépassait toutes les têtes; et, derrière lui, tous les badauds seretournaient pour le contempler de dos. Mais soudain il aperçut les officiers, et, culbutant les buveurs, il s'élança. Dès qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses yeux luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui montèrent jusqu'aux oreilles, découvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de lune dans un ciel noir. Les deux hommes, stupéfaits, contemplaient ce géant d'ébène, sans rien comprendre à sa gaieté.
Étant partis aux vignes, mes Africains avaient aperçu tout à coup un détachement prussien s'approchant d'un village.
— Moi pas pati, moi bon cuisinié, moi fait mangé colonel, Algéie ; moi mangé Pussiens, beaucoup volé, beaucoup.
HISTOIRE VRAIE
Pendant plus d'une semaine, elle résista malgré mes raisonnements et mes prières. C'est bête, les femmes; une fois qu'elles ont l'amour en tête, elles ne comprennent plus rien.
Ils parlaient comme on hurle, riaient comme rugissent les fauves, et buvaient comme des citernes, les jambes allongées, les coudes sur la nappe, les yeux luisants sous la flamme des lampes, chauffés par un foyer formidable qui jetait au plafond des lueurs sanglantes ; ils causaient de chasse et de chiens. Mais ils étaient, à l'heure où d'autres idées viennent aux hommes, à moitié gris, et tous suivaient de l'oeil une forte fille aux joues rebondies qui portait au bout de ses poings rouges les larges plats chargés de nourritures
Et j'étais à peine arrivé depuis une heure que je la vis entrer avec un marmot dans ses bras. Vous me croirez si vous voulez, mais ça me fit quelque chose de voir ce mioche. Je crois même que je l'embrassai.
ADIEU
J'ai été souvent amoureux, comme tous les hommes, mais principalement une fois. Je l'avais rencontrée au bord de la mer à Étretat, voici douze ans environ, un peu après la guerre.
Pardon, Monsieur, n'êtes-vous pas monsieur Carnier ? Oui, Madame. Alors elle se mita rire, d'un rire content de brave femme, et un peu triste pourtant. Vous ne me reconnaissez pas ?
J'hésitais. Je croyais bien en effet avoir vu quelque part ce visage ; mais où ? mais quand ? Je répondis : — Oui... et non... Je vous connais certainement, sans retrouver votre nom. Elle rougit un peu : — Madame Julie Leièvre.
Jamais je ne reçus un pareil coup. Il me sembla en une seconde que tout était fini pour moi ! Je sentais seulement qu'un voile s'était déchiré devant mes yeux et que j'allais découvrir des choses affreuses et navrantes. C'était elle! cette grosse femme commune, elle?
Le soir, tout seul, chez moi, je me regardai longtemps dans ma glace, très longtemps. Et je finis par me rappeler ce que j'avais été, par revoir en pensée, ma moustache brune et mes cheveux noirs, et la physionomie jeune de mon visage. Maintenant j'étais vieux. Adieu.
SOUVENIR
Je me plaçais tout à l'avant, debout, regardant fuir les quais, les arbres, les maisons, les ponts. Et soudain j'apercevais le grand viaduc du Pointdu-Jour qui barrait le fleuve. C'était la fin de Paris, le commencement de la campagne, et la Seine soudain, derrière la double ligne des arches, s'élargissait comme si on lui eût rendu l'espace et la liberté, devenait tout à coup le beau fleuve paisible qui va couler à travers les plaines, au pied des collines boisées, au milieu des champs, au bord des forêts.
Elle frémit de colère, et suffoqua d'indignation. — Il ne manquait plus que cela. Que tu es stupide! Mais que tu es stupide! Est-ce possible d'avoir épousé un idiot pareil! Eh bien va le chercher, et fais en sorte de le retrouver. Moi je vais gagner Versailles avec monsieur. Je n'ai pas envie de coucher dans le bois.Il répondit doucement : — Oui, mon amie ; où vous retrouverai-je?
Nous entrâmes donc dans un restaurant au bord de l'eau, et j'osai prendre un cabinet particulier. Elle se grisa, ma foi, fort bien, chauu, but du Champagne, fit toutes sortes de folies... et même la plus grande de toutes. Ce fut mon premier adultère.
LA CONFESSION
Sa soeur, déchirée par la douleur, pleurait éperdument, le front sur le bord du lit et répétait : — Margot, ma pauvre Margot, ma petite!...
L'abbé Simon s'approcha, lui prit la main, la baisa sur le front et, d'une voix douce : — Dieu vous pardonne, mon enfant; ayez du courage, voici le moment venu, parlez.
Mais un soir, dix jours avant ton contrat, tu t'es promenée avec lui devant le château, au clair de lune... et là-bas... sous le sapin, sous le grand sapin... il t'a embrassée... embrassée...dans ses deux bras.., si longtemps... Tu te le rappelles, n'est-ce pas!
« J'ai pris chez maman une petite bouteille de pharmacien, je l'ai broyée avec un marteau, et j'ai caché le verre dans ma poche. C'était une poudre brillante...
LE FERMIER
A la station d'Alvimare on descendit, et le baron René, me montrant un char à bancs campagnard attelé d'un cheval peureux que maintenait un grand paysan à cheveux blancs, me dit :— Voici notre équipage, mon cher. L'homme tendit la main à son propriétaire, et le baron la serra vivement en demandant : Eh bien, maître Lebrument, ça va? - Toujou d' même, ni' sieu 1' baron.
En ce temps-là, la femme de chambre de ma mère était une des plus jolies filles qu'on put voir, blonde, éveillée, vive, mince, une vraie soubrette, l'ancienne soubrette disparue à présent.
Il ouvrit une porte, et je vis des croix de bois noir. Il dit soudain : « C'est là », devant une plaque de marbre, et posa dessus sa lanterne afin que je pusse lire l'inscription :
A LOUISE-HORTENSE MARIN!. I
Femme de Jean-Francois Lebrutneni
cultivateur
ELLE FUT FIDELE EPOUSE. QUE DIEU AIT SON AME
— Voilà, dit-elle. C'est intitulé : « Drame d'amour ».
La vieille femme sourit dans ses rides.— Lis-moi cela.
Et Berthe commença. C'était une histoire de vitriol. Une femme, pour se venger d'une maîtresse de son mari, lui avait brûlé le visage et les yeux. Elle était sortie des assises acquittée, innocentée, aux applaudissements de la foule.
Prends garde, pauvre mignonne; si tu crois à des folies pareilles, tu seras bien malheureuse.
LA FARCE
MÉMOIRES D'UN FARCEUR
Je saisis délicatement le bord du matelas, et je le tirai vers moi avec douceur. Il vint, suivi du drap et des couvertures. Je traînai tous ces objets au beau milieu de la chambre, en face de la porte d'entré.
On accourut au bruit et on trouva, étendu sur mon lit, le valet de chambre éperdu qui, m'apportant le thé du matin, avait rencontré sur sa route ma couche improvisée, et m'était tombé sur le ventre en me versant, bien malgré lui, mon déjeuner sur la figure. Les précautions prises de bien fermer les auvents et de me coucher au milieu de ma chambre m'avaient seules fait la farce redoutée. Ah ! on a ri, ce jour-là !
J'entendis d'abord un très léger bruit, un clapotement, puis aussitôt une série de détonations sourdes comme une fusillade lointaine. Il se passa, en une seconde, sur le visage de Mme Dufour, quelque chose d'affreux et de surprenant. Ses yeux s'ouvrirent, se fermèrent, se rouvrirent, puis elle se leva tout à coup avec une souplesse dont je ne l'aurais pas crue capable, et elle regarda... L'objet blanc crépitait, détonait, plein de flammes rapides et flottantes comme le feu grégeois des anciens. Et une fumée épaisse s'en élevait, montant vers le plafond, une fumée mystérieuse, effrayante comme un sortilège.
LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYÉ
J'avais rencontré, un soir, une jolie petite personne exaltée qui voulut, par une fantaisie poétique, passer une nuit avec moi, dans un bateau, sur une rivière. J'aurais préféré une chambre et un lit; j'acceptai cependant le fleuve et le canot. C'était au mois de juin.
Nous avons dîné dans une auberge, sur la rive, puis vers dix heures on s'embarqua.
Le jeune homme sur qui cette lettre fut trouvée a été repêché hier dans la Seine, entre Bougival et Marly. Un marinier obligeant qui l'avait fouillé pour savoir son nom, apporta ce papier.
L'Horrible
Les hommes autour de nous criaient : — Au mur! au mur !Je dis aux gendarmes :— Vous répondez du prisonnier?...Je n'avais point fini de parler qu'une poussée terrible me renversa, et je vis, en une seconde, l'homme saisi par les troupiers furieux, terrassé, frappé, traîné au bord de la route et jeté contre un arbre. Il tomba presque mort déjà, dans la neige. Et aussitôt on le fusilla. Les soldats tiraient sur lui.
Je restai seul devant le corps avec les deux gendarmes, que leur devoir avait retenus près de moi. Ils relevèrent cette viande broyée, moulue et sanglante.— Il faut le fouiller, leur dis-je. Et je tendis une boîte d'allumettes-bougies que j'avais dans ma poche. Un des soldats éclairait l'autre. J'étais debout entre les deux.
L'homme vers qui marchait le soldat affamé ne s'enfuit pas, mais il s'aplatit par terre, il mit en joue celui qui s'en venait. Quand il le crut à distance, il tira.L'autre ne fut point touché et il continua d'avancer puis, épaulant à son tour, il tua net son camarade.
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