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Freitag, 21. Januar 2022

LES MISÉRABLES par Victor Hugo, Dessins par Gustave Brion, Cinquième Partie

 JEAN VALJEAN

LIVRE PREMIER-LA GUERRE ENTRE QUATRE MURS 

Dans l'intérieur de cette salle, à peine éclairée d'une chandelle, tout au fond, la table mortuaire
étant derrière le poteau comme une barre horizontale, une sorte de grande croix vague résultait de Javert debout  et de Mubeuf couché.


Les cinq hommes désignés sortirent de la barricade par la ruelle Mondétour; ils ressemblaient
parfaitement à des gardes nationaux. Un d'eux s'en alla en pleurant. Avant de partir, ils embrassèrent ceux qui restaient.



Il  y avait, à quelques pieds au-dessous de la croisée de Cosette, dans la vieille corniche toute
noire du mur, un nid de martinets; l'encorbellement de ce nid faisait un peu saillie au delà
de la corniche, si bien'que d'en haut on pouvait voir le dedans de cepetit paradis. La mère y était, ouvrant ses ailes en éventail sur sa couvée; le père voletait, s'en allait, puis revenait,
rapportant dans son bec de la nourriture et des baisers. 

 

Gavroche avait pris un panier à bouteilles dans le cabaret, était sorti par la coupure, et était paisiblement occupé à vider dans son panier les gibernes pleines de cartouches des gardes nationaux tués sur le talus de la redoute. —Qu'est-ce que tu fais là? dit Courfeyrac.
Gavroche leva lé nez:
—Citoyen, j'emplismon panier.
—Tu ne vois donc pas la mitraille? -
Gavroche répondit:
—Eh bien, il pleut. Après?


 

Gavroche n'était tombé que pour se redresser; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup, et se mit à chanter:          Je suis tombé par terre,
C'est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,  C'est la faute à.....


Dès qu'ils ne furent plus en vue, l'aîné se coucha vivement à plat ventre sur le rebord arrondi du bassin, et, s'y cramponnant dela main gauche, penché surl'eau, presque prêt à y tomber, étendit avec sa main droite sa baguette vers le gâteau. Les cygnes, voyant l'ennemi, se hâtèrent et en se hâtant firent un effet de poitrail utile au petit pêcheur; l'eau devant les cygnes reflua, et l'une de ces molles ondulations concentriques poussa doucement la brioche vers la baguette de l'enfant. Comme les cygnes arrivaient, la baguette toucha le gâteau. L'enfant donna un coup vif, ramena la brioche, effraya les cygnes, saisit le gâteau, et se redressa.


Jean Valjean- coupa la martingale que Javert avait au cou, puis il coupa les cordes qu'il avait aux poignets, puis, se baissant, ilcoupa la ficelle qu'il avait aux pieds; et, se redressant, il lui dit:
—Vous êtes libre.

Les assauts se succédèrent. L'horreur alla grandissant.
Alors éclata sur ce tas de pavés, dans cette rue delaChanvrerie, une lutte digne d'une muraille de Troie.


...et il y eut un instant horrible, les soldats voulant pénétrer, les insurgés voulant fermer. La porte fut close avec une telle violence qu'en se remboîtant dans son cadre, elle laissa voir coupés et collés
à son chambranle les cinq doigts d'un soldat qui s'y était cramponné.

 

Ce sourire n'était pas achevé que la détonation éclata. Enjolras, traversé de huit coups de feu, resta
adossé au mur comme si les balles l'y eussent cloué. Seulement il pencha la tête. Grantaire, foudroyé, s'abattit à ses pieds.
 

Ecarter les pavés, soulever la grille, charger sur ses épaules Marius inerte comme un corps mort, descendre, avec ce fardeau sur les reins, en s'aidant des coudes et des genoux, dans cette espèce de puits heureusement peu profond, laisser retomber au-dessus de sa tête la lourde trappe de fer sur laquelle les pavés ébranlés croulèrent de nouveau, prendre pied sur une surface dallée à trois mètres audessous du sol, cela fut exécuté comme çe qu'on fait dans le délire, avec une force de
géant et une rapidité d'aigle; cela dura quelques minutes à peine.
Jean Valjean se trouva, avec Marius toujours évanoui, dans une sorte de long corridor souterrain.

 

LIVRE DEUXIÈME—L'INTESTIN DE LÉVIATHAN

 

Bruneseau approcha sa lanterne et examina ce lambeau. C'était de la batiste très-fine, et l'on
distinguait à l'un des coins moins rongé que le reste une couronne héraldique brodée audessus
de ces sept lettres: LAVBESP. La couronne était une couronne de marquis et les sept lettres signifiaient Laubespine.

 

 LIVRE TROISIÊME-LA BOUE, MAIS L'AME

Les deux bras de Marius étaient passés autour de son couetles pieds pendaient derrière lui. Il tenait les deux bras d'une main et tâtait le mur de l'autre. La joue de Marius touchait la sienne et s'y collait, étant
sanglante. Il sentait couler sur lui et pénétrer sous ses vêtements un ruisseau tiède qui venait de Marius.


Jean Valjean déchira sa chemise,banda les plaies le mieux qu'il put et arrêta le sang qui coulait; puis, se penchant dans ce demijour sur Marius toujours sans connaissance et presque sans souille, il le regarda avec une inexprimable haine.


Au milieu de cet anéantissement, une màin se posa sur son épaule, et une voix qui parlait
bas lui dit: -Part à deux. -
Quelqu'un dans cette ombre?Rien ne ressemble au rêve comme le désespoir, Jean Valjean
crut rêver. Il n'avait point entendu de pas. Était-ce possible? il leva les yeux. Un homme était devant lui.
Cet homme était vêtu d'une blouse; il avait les pieds nus; il tenait ses souliers dans sa main gauche; il les avait évidemment ôtés pour pouvoir arriver jusqu'à Jean Valjean; sans qu'on l'entendit marcher.


Javert mit le casse-tête entre ses dents, ploya les jarrets, inclina le torse, posa ses deux mains puissantes sur les épaules de Jean Yaljean, qui s'y emboîtèrent comme dans deux étaux, l'examina, et le reconnut. Leurs visages se touchaient presque. Le regard de Javert était terrible.


Tout en portant Marius de la sorte, Jean Valjean glissa sa main sous les vêtements qui
étaient, largement déchirés, tâta la poitrine et s'assura que le coeur battait encore. 



Il aperçut le lit, et sur le matelas ce jeune homme sanglant, blanc d'une blancheur de cire, les yeux fermés, la bouche ouverte, les lèvres blêmes, nu jusqu'à la ceinture, tailladé partout de plaies vermeilles, immobile, vivement éclairé.
 
 

 Marius! cria le vieillard. Marius! mon petit Marius! mon enfant! mon fils bien-aimé!
Tu ouvres les yeux, tu me regardes, tu es vivant, merci ! Et il tomba évanoui.



LIVRE QUATRIÈME—JAVERT DÉRAILLÉ

Un moment après, une figure haute et noire, que de loin quelque passant attardé eût pu prendre pour un fantôme, apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se redressa et tomba droite dans les ténèbres; il y eut un clapotement sourd; et l'ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette forme obscure disparue sous l'eau.


LIVRE CINQUIÈME—LE PETIT-FILS ET LE GRAND-PERE


Et, chose poignante, il y avait derrière le tas de pierres, devant l'arbre à la plaque de zinc, de la terre toute fraîche remuée, une pioche oubliée ou abandonnée, et un trou. Ce trou était vide. —Voleur ! cria Boulatruelle en montrant les deux poings à l'horizon.

 

Le soir, en rentrant dans sa chambre, il dansa une gavotte,en faisant des castagnettes avec son pouce et s'en index, et il chanta une chanson que voici:

Jeanne est née à Fougère,
Vrai nid d'une bergère;
J'adore son jupon
Fripon.

 
Et il prit la tête de Marius, et il la serra dans ses deux bras contre sa vieille poitrine, et tous deux se mirentà pleurer. C'est là une des formes du bonheu rsuprême.
—Mon père ! s'écria Marius.
—Ah! tu m'aimes donc! dit le vieillard.


Il s'assit près d'eux, fit asseoir Cosette, etprit leurs quatre mains dans ses vieilles mains ridées:
—Elle est exquise, cette mignonne. C'est un chef-d'oeuvre, cette Cosette-là!


LIVRE SIXIÈME—LA NUIT BLANCHE

Cependant, deux autres masques de la même voiture, un Espagnol au nez démesuré avec un air vieillot et d'énormes moustaches noires, et une poissarde maigre, et toute jeune fille, masquée d'un loup, avaient remarqué la noce, eux aussi, et pendant que leurs compagnons et les passants s'insultaient, avaient un dialogue à voix basse.


Au dessert, M. Gillenormand debout, un verre de vin de Champagne en main, à demi plein pour que le tremblement de ses quatrevingt-douze ans ne le fit pas déborder, porta la santé des mariés.


Alors sa vénérable tête blanche tomba sur le lit, ce vieux coeur stoïque se brisa, sa face s'abîma
pour ainsi dire dans les vêtements de Cosette, et si quelqu'un eût passé dans l'escalier en ce moment, on eût entendu d'effrayants sanglots.


LIVRE SEPTIÈME
LA DERNIÈRE GORGÉE DU CALICE


 
Jean Valjean dénoua la cravate noire qui lui soutenait le bras droit, défit le linge roulé autour de sa main, mit son pouce à nu et le montra à Marius. —Je n'ai rien à la main, dit-il. Marius regarda le pouce.

En ce moment à l'autre extrémité du salon, la porte s'entr'ouvrit doucement et dans l'entrebâtillement
la tête de Cosette apparut. On n'apercevait que son doux visage, elle était admirablement décoiffée, elle avait les paupières encore gonflées de sommeil. Elle fit le mouvement d'un oiseau qui passe sa tête hors
du nid, regarda d'abord son mari, puis Jean Valjean, et leur cria en riant, on croyait voir un sourire au fond d'une rose: —Parions que vous parlez politique. Comme c'est bête, au lieu d'être avec moi!

Il s'affaissa sur un fauteuil et cacha son visage dans ses deux mains. On ne l'entendait pas, mais aux secousses de ses épaules, on voyait qu'il pleurait. Pleurs silencieux, pleurs terribles.

Il y a de l'étouffement dans le sanglot. Une sorte de convulsion le prit, il se renversa en arrière sur le dossier du fauteuil comme pour respirer, laissant pendre ses bras et laissant voir à Marius sa face inondée de larmes, et Marius l'entendit murmurer si bas que sa voix semblait être dans une profondeur sans fond:—Oh, je voudrais mourir!


—Ah! vous m'avez dit tu! s'écria Cosette. Et elle lui sauta au cou. Jean Valjean, éperdu, l'étreignit contre sa poitrine avec égarement. Il lui sembla presque qu'il la reprenait. —Merci, père! lui dit Cosette.


LIVRE HUITIÈME - LA DÉCROISSANCE CRÉPUSCULAIRE


...il atteignait la rue des Filles-du-Calvaire ; alors il s'arrêtait, il tremblait, il passait sa tête avec
une sorte de timidité sombre au delà du coin de la dernière maison, et il regardait dans cette
rue, et il y avait dans ce tragique regard quelque chose qui ressemblait à l'éblouissement de
l'impossible et à la réverbération d'un paradis fermé. 

LIVRE NEUVIÈME
SUPRÊME OMBRE, SUPRÊME AURORE


Chaque pas qu'il faisait en allant d'un meuble à l'autre l'exténuait, et il était obligé de s'asseoir. Ce n'était point de la fatigue ordinaire qui dépense la force pour la renouveler; c'était le reste des mouvements possibles ; c'était la vie épuisée qui s'égoutte dans des efforts accablants qu'on ne recommencera pas.


Sa main tremblait. Il écrivit lentement quelques lignes que voici: « Cosette, je te bénis. Je vais t'expliquer....


Basque annonça: —Monsieur Thénard. Un homme entra. Nouvelle surprise pour Marius. L'homme qui
entra lui était parfaitement inconnu. Cet homme, vieux du reste, avait le nez gros le menton dans la cravate, des lunettes vertes à double abat-jour de taffetas vert sur les yeux, les cheveux lissés et aplatis sur le front au ras des sourcils comme la perruque des cochers anglais de high life. Ses cheveux étaient gris. 1l était vêtu de noir de la tête aux pieds, d'un noir très-râpé, mais propre; un trousseau de breloques, sortant de son gousset, y faisait supposer une montre. Il tenait à la main un vieux chapeau!

Thénardier acheva la phrase en tirant de sa poche et en tenaut, à la hauteur de ses yeux, pincé entre ses deux pouces et ses deux index, un lambeau de drap noir déchiqueté, tout couvert de taches sombres.


 
La porte s'ouvrit. Cosette et Marius parurent. Cosette se précipita dans la chambre.
Marius resta sur le seuil, debout, appuyé contre le montant de la porte. —Cosette! dit Jean Valjean. Et il se dressa sur sa chaise, les bras ouverts et tremblants, hagard, livide, sinistre, une joie immense dans les yeux.

Et, s'asseyant sur les genoux du vieillard, elle écarta ses cheveux blancs d'un mouvement
adorable, et lui baisa le front. Jean Valjean se laissait faire, égaré.


Cosette et Marius tombèrent à genoux, éperdus, étouffés de larmes, chacun sur une des
mains de Jean Valjean. Ces mains augustes ne remuaient plus. Il était renverséeù arrière, la lueur des deux chanceliers l'éclairait; sa face blanche regardait le ciel, il laissait Cosette et Marius couvrir
ses mains de baisers; il était mort.



Mittwoch, 29. Dezember 2021

LES MISÉRABLES par Victor Hugo, Dessins par Gustave Brion, Quatrième Partie

 L'IDYLLE RUE PLUMET
ET L'ÉPOPÉE RUE SAINT-DENIS


LIVRE PREMIER—QUELQUES PAGES D'HISTOIRE

 

L'un tirait de dessous sa blouse et remettait à l'autre un pistolet. Au moment de le lui remettre il s'apercevait que la transpiration de sa poitrine avait communiqué quelque, humidité à la poudre. Il amorçait le pistolet et ajoutaitde la poudre à celle qui était déjà dans le bassinet. Puis les deux hommes se quittaient.


LIVRE DEUXIÈME-ÉPONINE


Le lendemain, dès sept heures du matin, Marius revint à la masure, paya le terme et ce qu'il devait à mame Bougon, fit charger sur une charrette à bras ses livres, son lit, sa table, sa commode et ses deux chaises, et s'en alla sans laisser son adresse, ...


 
 
Il arriva une fois que les promenades solitaires de Marius le conduisirent à ce terrain près de cette eau. Ce jour-là, il y avait sur ce boulevard une rareté, un passant. Marius, vaguement frappé du charme presque sauvage du lieu, demanda à ce passant: — Comment se nomme cet endroit-ci?
Le passant répondit: - C'est le champ de l'Alouette.
 
 
 
 
Avant que le père Mabeuf, qui s'effarait aisémentet qui avait, comme nous avons dit, l'effroi
facile, eût pu répondre une syllabe, cet être, dont les mouvements avaient dansl'obscurité une sorte de brusquerie bizarre, avait décroché la chaîne, plongé et retiré le seau, et rempli l'arrosoir, et le bonhomme voyait cette apparition qui avait les pieds nus et une jupe en guenilles courir dans les plates-bandes en distribuant la vie autour d'elle.
 
 

LIVRE TROISIÈME-LA MAISON DE LA RUE PLUMET 



LA MAISON A SECRET

LA ROSE S'APERÇOIT QU'ELLE EST UNE MACHINE DE GUERRE


....s'il leur arrivait de descendre du haquet et de marcher, étaient saisis par une sorte d'unité inexorable
et devaient serpenter sur le sol avec la chaîne pour vertèbre à peu près comme le mille-pieds. A l'avant et à l'arrière de chaque voiture, deux hommes, armés de fusils, se tenaient debout, ayant chacun une des extrémités de la chaînesous son pied. Les carcans étaient carrés. La septième voiture,vaste fourgon à ridelles, mais sans capote, avait quatre roues et six chevaux,.....

 

LIVRE QUATRIÈME
SECOURS D'EN BAS PEUT ÊTRE SECOURS D'EN HAUT


 
Le vieillard avait reçu le choc, et l'avait rendu, et rendu si terriblement qu'en un clin d'oeil l'assaillant et l'assailli avaient changé de rôle.


Cosette s'arrêta terrifiée. A côté de son ombre, la lune découpait distinctement sur le gazon une autre ombre singulièrement effrayante et terrible, une ombre qui avait un chapeau rond. C'était comme l'ombre d'un homme qui eût été debout sur la lisière du massif à quelques pas en arrière de Cosette.


Elle souleva cette pierre qui était assez grosse. Il y avait dessous quelque chose qui ressemblait
à une lettre. C'était une enveloppe de papier blanc. Cosette s'en saisit; il n'y avait pas d'adresse d'un
côté, pas de cachet de l'autre. Cependant l'enveloppe, quoique ouverte, n'était point vide.



Elle lui prit une main et la posa sur son coeur. Il sentit le papier qui y était, il balbutia:
—Vous m'aimez donc?
Elle répondit d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un souffle qu'on entendait à peine: —Tais-toi! tu le sais!
Et elle cacha sa tête rouge dansle sein du jeune homme superbe et enivré.
 

LIVRE SIXIÈME—LE PETIT GAVROCHE

...deux enfants de taille inégale, assez proprement vêtus, et encore plus petits que lui, paraissant l'un sept ans, l'autre cinq, tournèrent timidementle bec de canne et entrèrent dans la boutique en demandant
on ne saitquoi, la charité peut-être,...

Momacques, venez avec moi. —Oui, monsieur, fit l'aîné.
Et les deux enfants le suivirent comme ils auraient suivi un archevêque. Ils avaient cessé
de pleurer.


Et il reprit: —Mangez.
En même temps, il leur tendait à chacun un morceau de pain.


C'était un éléphant de quarante pieds de haut, construit en charpente et en maçonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait à une maison, jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque, maintenant peint en noir par le ciel, la pluie et le temps. Dans cet angle désert et découvert de la place, le large front du colosse, sa trompe, ses défenses, sa tour, sa croupe énorme, ses quatre pieds pareils à des colonnes faisaient, la nuit, sur le ciel étoilé, une silhouette surprenante et terrible.

...saisit le petit de cinq ans à bras-le-corps et le planta au beau milieu de l'échelle, puis il se mit à
monter derrière lui en criant à l'aîné: -Je vas le pousser, tu vas le tirer.

Gavroche dérangea un peu les pierres qui assujettissaient le grillage par devant, les deux
pans du treillage qui retombaient l'un sur l'autre s'écartèrent.
—Mômes, à quatre pattes! dit Gavroche. Il fit entrer avec précaution ses hôtes dans la
cage, puis il y entra après eux, en rampant, rapprocha les pierres et referma hermétiquement
l'ouverture.



Ils attachèrent par un bout aux tronçons des barreaux de la cheminée qu'ils venaient de tordre la corde que Brujon avait filée dans son cachot, lancèrent l'autre bout par-dessus le mur de ronde, franchirent d'un bond l'abîme, se cramponnèrent au chevron du mur, l'enjambèrent, se laissèrent glisser l'un après l'autre le long de la corde sur un petit toit qui touche à la maison des bains, ramenèrent leur corde à eux, sautèrent dans la cour des bains, la traversèrent, poussèrent le vasistas du portier, auprès duquel pendait son cordon, tirèrent le cordon, ouvrirent la porte cochère, et se trouvèrent dans la rue.


La corde qu'il avait était trop courte. Il attendait là, pâle, épuisé, désespéré de tout l'espoir qu'il avait eu, encore couvert par la nuit, mais se disant que le jour allait venir, épouvanté de l'idée d'entendre avant quelques instants sonner à l'horloge voisine de Saint-Paul quatre heures, heure où l'on viendrait relever
la sentinelle et où on la trouverait endormie sous le toit percé, regardant avec stupeur, à une profondeur terrible, à la lueur des réverbères, le pavé mouillé et noir, ce pavé désiré et effroyable qui était la mort et qui était la liberté.


Les chaînes, ces bras pendants, et les carcans, ces mains ouvertes, prenaient ces misérables par le cou. On les rivait, et on les laissait là. La chaîne étant trop courte, ils ne pouvaient se coucher. Ils restaient immobiles dans cette cave, dans cette nuit, sous cette poutre, presque pendus, obligés à des efforts
inouïs pour atteindre au pain ou à la cruche, la voûte sur la tête, la boue jusqu'à mi-jambe, leurs excréments coulant sur leurs jarrets, écartelés de fatigue, ployant aux hanches et aux genoux, s'accrochant par les mains à la chaîne pour se reposer, ne pouvant dormir que debout, et réveillés à chaque instant par l'étranglement du carcan; quelques-uns ne se réveillaient pas.


Commeil allait saisir ce barreau, une main sortant brusquement de l'ombre s'abattit sur son bras, il se sentit vivement repoussé par le milieu de la poitrine, et une voix enrouée lui dit sans crier:
—Il y a un cab. En même temps il vit une fille pâle debout devant lui.



Une fois, comme il était assis, les deux genoux l'un contre l'autre et l'oeil presquefermé,
dans une posture d'abattement, sa fille se risqua à lui dire:
-Mon père, est-ce que vous en voulez toujours autant?  Elle s'arrêta, n'osant aller plus loin.



 
Le père Gillenormand, stupéfait, ouvrit la bouche, étendit les bras, essaya de se lever, et avant qu'il eût pu prononcer un mot, la porte s'était refermée et Marius avait disparu.


LIVRE NEUVIÈME—OU VONT-ILS?

Le matin de ce même jour, seul levé dans la maison, et se promenant dans le jardin avant que les volets de Cosette fussent ouverts, il avait aperçu tout à coup cette ligne gravée sur la muraille, probablement
avec un clou:
 16, rue de la Verrerie.
Cela était tout récent, les entailles étaient blanches dans le vieux mortier noir, une touffe d'ortie au pied du mur était poudrée de fin plâtre frais.




Au milieu de ces préoccupations, il s'aperçut, à une ombre que le soleil projetait, que quelqu'un
venait de s'arrêter sur la crête du talus immédiatement derrière lui. Il allait se retourner, lorsqu'un papier plié en quatre tomba sur ses genoux, comme si une main l'eût lâch au-dessus de sa tête. Il prit le papier, le déplia et y lut ce mot écrit en grosses lettres au crayon: DÉMÉNAGEZ.

LIVRE DIXIÈME—LE 5 JUIN 1832

Le cortége chemina, avec une lenteur fébrile, de la maison mortuaire par les boulevards jusqu'à
la Bastille. Il pleuvait de temps en temps; la pluie ne faisait rien à cette foule.



Des jeunes gens, aux acclamations de la foule, s'attelèrent et se mirent à traîner Lamarque dans le corbillard par le pont d'Austerlitz et Lafayette dans un fiacre par le quai Morland.



Rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, une vingtaine de jeunes gens, à barbes et à cheveux longs, entraient dans un estaminetet en ressortaient un moment après, portant un drapeau tricolore horizontal couvert d'un crêpe et ayant à leur tête trois hommes armés, l'un d'un sabre, l'autre d'un fusil, le troisième d'une pique.


Là, devant les portes, des jeunes gens debout sur des bornes distribuaient des armes.



LIVRE ONZIÈME
L'ATOME FRATERNISE AVEC L'OURAGAN


Il jeta sa branche fleurie sur le pavé, et cria;
—Mère chose, je vous emprunte votre machin. Et il se sauva avec le pistolet.
 


Gavroche, dédaigneux, se borna pour toute représaille, à soulever le bout de son nez avec
son pouce en ouvrant sa main toute grande.
La chiffonnière cria:
-Méchant va-nu-pattes !


 
Le petit Gavroche marchait en avant avec ce chant à tue-tête qui faisait de lui une espèce de
clairon. Il chantait :
Voici la lune qui paraît,
Quand irons-nous dans laforêt?
Demandait Charlot à Charlotte.
Tou tou tou
Pour Chatou.
JeD'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'unliardetqu'unebotte.


LIVRE DOUZIÈME—CORINTHE

 

C'est là qu'étaient la rue de la Chanvrerie, que les anciens titres écrivent Chanverrerie, et
le cabaret célèbre appelé Corinthe.


Et ils s'attablèrent.
Le cabaret était vide; il n'y avait qu'eux deux.
Gibelotte, reconnaissant Joly et Laigle, mit
une bouteille de vin sur la table.

—Merci, monsieur, dit le petit garçon.
—Comment t'appelles-tu? demanda Laigle.
—Navet, l'ami à Gavroche.
—Reste avec nous, dit Laigle.
—Déjeune avec nous, dit Grantaire.
L'enfant répondit :
—Je ne peux pas, je suis du cortège, c'est
moi qui crie à bas Polignac.


Cependant,en quelques minutes,vingt barres de fer avaient été arrachées de la devanture
grillée du cabaret, dix toises de rue avaient été dépavées; Gavroche et Bahorel avaient saisi au
passage et renversé le haquet d'un fabricant de chaux appelé Anceau, ce haquet contenait trois
barriques pleines de chaux qu'ils avaient placées sous des piles de pavés; ...



Le fouillage terminé, on redressa Javert, lui noua les bras derrière le dos et on l'attacha
au milieu de la salle basse à ce poteau célèbre qui avait jadis donné son nom au cabaret. Gavroche, qui avait assisté à toute la scène et tout approuvé d'un hochement de tête silencieux, s'approcha de Javert et lui dit:  - C'est la souris qui a pris le chat. 



Enjolras ne quitta pas la montre des yeux; il laissa passer la minute, puis il remit la montre
dans son gousset. Cela fait, il prit par les cheveux Le Cabuc, qui se pelotonnait contre ses genoux en hurlant, et lui appuya surl'oreille le canon de son pistolet. Beaucoup de ces hommes intrépides, qui étaient si tranquillement entrés dans la plus effrayante des aventures.



LIVRE QUATORZIÈME
LES GRANDEURS DU DÉSESPOIR



Marius était entré dans la salle basse, et y avait pris le baril de poudre, puis il avait profité
de la fumée et de l'espèce de brouillard obscur qui emplissait l'enceinte retranchée, pour se glisser le long de la barricade jusqu'à cette cage de pavés où était fixée la torche. En arracher la torche, y mettre le baril de poudre, pousser la pile de pavés sous le baril, qui s'était sur-le-champ défoncé, avec une sorte d'obéissance terrible, tout cela avait été pour Marius le temps de se baisser et de se relever; et maintenant tous, gardes nationaux, gardes municipaux, officiers, soldats, pelotonnés à l'autre extrémité de la barricade, le regardaient avec stupeur le pied sur les.pavés, la torche à la main, son fier visage éclairé par une résolution fatale, penchant la flamme de la torche vers ce monceau redoutable où l'on distinguait  le baril de poudre brisé, et poussant ce cri terrif-iant: Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade

Marius entrevit une tête pâle qui se dressait vers lui et qui lui dit:
—Vous ne me reconnaissez pas?
—Non.
-Éponine.
Marius se baissa vivement. C'était en effet cette malheureuse enfant. Elle était habillée en
homme.